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« Tout va très bien » : Petite histoire d’une grande chanson…Mémoires non éditées de Paul Misraki, archives familiales.

« … un concert des Collégiens (cela se passait à Nîmes) avait eu moins de succès que d’habitude. Raymond remarqua que le programme avait comporté trop de musique sentimentale, et qu’il était absolument indispensable d’y introduire un supplément comique capable de réveiller l’assistance. « Il faudrait essayer de raconter en musique une histoire drôle… ».

Ce fut Loulou Gasté qui, à ce moment, s’écria : « et pourquoi pas celle de la Lady écossaise qu’on nous a racontée l’autre jour ? ». Le silence tomba, mais l’idée était intéressante ; je commençai à y réfléchir.


Ce soir-là, j’eus du mal à m’endormir. « Allo Allo, James… », dans ma tête s’ébauchait un thème : do la sol fa, tout va très bien. Evidemment, il ne pouvait être question d’une Lady… aussi cette noble dame ne tarda-t-elle pas à se voir muée en Marquise à la Française, cependant que James, pour une raison qui m’échappe, conservait son prénom à consonance britannique.

Encore fallait-il trouver le moyen de découper ce scénario en séquences parallèles susceptibles de former couplets et refrain, y introduire des rimes, et enfin faire chanter ces syllabes sur un air à la fois bon enfant et plein d’entrain.

J’eus même la coquetterie d’y insérer un passage (ce qu’en termes de métier on appelle un « pont ») « un incident, une bêtise », d’un pur style XVIIIe avec contrepoint mozartien à l’accompagnement. Au matin, la chanson était presque terminée ; les derniers vers manquants furent inscrits à la va-vite sur un coin de table de restaurant où trônait un camembert désormais historique.


Je ne me sentais pas plus fier pour autant, fort loin de soupçonner le retentissement futur de mon travail de cette nuit-là. De fait, à ce stade de ma carrière, mon ambition était de devenir un compositeur de musique dite « sérieuse », et je fus un moment tenté de signer cette chansonnette d’un pseudonyme, ce que par bonheur je ne fis point.


L’enregistrement sur disque Pathé eut lieu le 22 mai 1935. Gus Deloof (trompette) pleurait le rôle de la Marquise; ceux des différents membres du personnel étaient tenus par Coco Aslan (James), John Arslanian, et moi-même (Pascal).

Succès foudroyant ! Plus d’un million de disques vendus !  Belle réussite commerciale couronnée par un Grand Prix du Disque, annoncé dans la presse et claironné aux « Actualités Gaumont ».


Ce refrain, conçu dans la facilité, allait bouleverser mon existence. Je ne m’en rendis pas compte aussitôt. Je commençai à distinguer qu’il s’était passé quelque chose en voyant la presse s’emparer de ce titre et l’accommoder de diverses façons pour se moquer des gens en place : « Tout va très bien Monsieur Herriot », « Tout va très bien Monsieur Flandin », et encore « Tout va très bien Monsieur Mussolini » (alors aux prises avec l’Ethiopie), et même « Tout va très bien Monsieur Staline » (embarqué dans la Guerre d’Espagne).

La formule trouva son apogée pour célébrer avec éclat l’avènement du Front Populaire… Enfin, cette déclaration ironiquement satisfaite, en un temps ou le Monde glissait doucement vers une Seconde Guerre Mondiale, se retrouvait à toutes les pages, avec ou sans Marquise.


Je devais apprendre par la suite que l’anecdote en question, présentée en ce certain jour comme une histoire écossaise, figurait déjà dans de très vieux manuscrits de notre Moyen-Âge. Littré y avait fait allusion dans son dictionnaire, au mot « Bêtise ». D’autres l’avaient retrouvée dans des recueils d’anciens contes persans… Bref, elle faisait partie du patrimoine culturel de tous les pays du Monde. Je n’y voyais aucun inconvénient.


Cependant, les ennuis surgirent lorsque je fus informé que deux comédiens nommés Bach et Laverne, très connus pour leurs sketches humoristiques à deux voix, avaient précédemment enregistré cette histoire éternelle en forme de dialogue dans un disque intitulé « Tout va très bien ». En dépit du fait que l’anecdote appartenait au folklore international et tombait par conséquent dans le domaine public, le duo fit état de son antériorité. Et c’est pourquoi les noms de ces deux interprètes furent admis au côté du mien en tant que co-auteurs des paroles… »